"Ad sinistram enim intrantibus non longe ab ostiarii cella canis ingens, catena vinctus, in pariete erat pictus superque quadrata littera scriptum CAVE CANEM. Et collegae quidem mei riserunt."
Il y a quelque part devant nous des tranchouilles teutones à quinze ou vingt mètres et le crabe-chef méque que nous allions mon maître et moi les voir pour en rapporter des crobars ou même des photos. Un vrai casse-pipe que ce bouibouis-là : y a pas trois jours, un de nos turbans qui chouffais par un créneau s'est mangé une bonne bastos en pleine poire mais bon... nous voilà en route, un kodak, un carnet et les deux fouilles dans les poches pour lui. Sur la route, rien que le bahut accoutumé du grand baroud.
Notre grimpette s'arrête à l'entrée d'un couloir étroit qui s'enfonce dans le sol : c'est la sape par où on file en douce à notre tranchée de première ligne, à la limite du no man's land, l'abattoir où il ne faut pas bon croupir. Au dernier boyau deux turbans, un lieutenant à barbe noire et un sous-lieutenant aux bacchantes en guidon de vélo, prévenus par téléphone, nous attendent.
- Chut ! jactez bas qu'ils nous disent avant que j'ai pu articuler des babouines. Ils sont là, tout près, à quinze mètres, et ils zieutent si l'un de nous remue le derrière... Bridez votre clebs, tudieu!
Ces palabres me laissent froid alors je m'amène en loucedé au créneau pour mater ce que, de notre crèche, on peut voir : je n'aperçois devant mézigue qu'un fouillis dehouf de branches canées touillées avec des tortillards barbelés et un peu au delà de cette berdouille, un léger soulèvement de terre baldinguée, c'est la tranchée chleuh et je me demande si un Kamarade canin s'y dissimule (mon tarin m'indique que chique !).
- Ne regarde pas trop Nestor, me glisse à l'esgourde mon maître, ils pourraient bien t'assaisonner ces ostrogoths. Evitons, autant que possible, d'attirer leur attention. Je me demande bien comment je vais m'y prendre, ajoute-t-il en fermant ses oeillets.
C'est à ce moment que le sous-turban intervient :
- Avez-vous remarqué, mon lieutenant, que, durant toute cette matinée, les Boches ne nous ont pas tiré un seul coup de fusil ? Nous avons peut-être devant nous les « bons garçons ».
Devant notre babatement, ils nous dévide qu'il existe, derrière la barricade d'en face, deux espèces de teutons : tantôt, ce sont des Prussiens type "barre de fer" au mauvais caractère avec grenades, fusées, marmites et rien que des embrouilles. Tantôt ce sont des Saxons qui, à la différence des autres, sont plutôt "au bain-marie", qui chauffent doucement en laissant bien poser la chique...mais y a moyen de se rancarder...
V'là qu'il commence à pousser la goualante en germain comme en beuglent les pipos pendant les bamboches de juillet : "Drunten im Vaterland. Ei da ist's so wunderschoen... (En bas, dans la plaine, Que la vie est donc belle...). Puis, il se met en veilleuse, la cliquette aux aguets. Une autre beuglante s'élève alors qui reprend les dernières notes :
"Ei da ist's so wunderschoen. Da moecht' ich Jaeger sein..." (... Que la vie est donc belle, C'est là que je voudrais chasser...). Et ça monte de la position allemande.
Je n'en puis croire mes cornets et encore moins mon tarin. Cependant, à côté de moi, un poilu s'exclame :
- J'en vois deuss, mon lieutenant et même que çui-là porte un calot vert, avec quéqu' chose qui brille. O qu'il est rigolo!
Nous arquons tous nos billes vers l'ennemi et je distingue très bien deux trognes d'Allemands dépassant du parapet. L'une est coiffée du béret gris liséré de rouge des cavaleurs, et l'autre du calot gris vert des sections de sulfateuses.
Ils ont déniché le képi bleu de notre bavard et aimables, lui gueulent : « 'ten Morgen, Kamarade! »
Le moment paraît favorable à mon maître pour cueillir un fafiot à la fois utile et curieux : il fait donc pêter son tire-poire au-dessus du parapet pour le montrer et beugle comme un taureau :
- Photographiren?
- Ja! Ja! bavachent-ils, fériots comme des gaspards et les têtes joufflues avé la banane.
Clic clac Kodac ! c'est fini. Un salut pour ces messieurs et il saute dans son trou.
Ils sont aux anges les teutons et même l'un d'eux nous lance un balluche de cibiches qui va frapper les tortilllants et rebondit au milieu d'eux et le voilà maintenant qui déserte son abri pour nous le donner à la pogne...
Les chevilles de ce genre sont pas légions, on nous défend de faire copain-copain car les hauts-turbans flippent que les troupiers, qu'ont pas inventé l'eau tiède, ne tuyautent que trop les bôches.
Et pis ! quand l'ordre du braquage viendrait à claironner, qui sait s'ils s'élanceraient peut-être avec moins bon cœur pour les embrocher ?
C'est quand même un raisonnement de taré, la guerre ça fout bien la gueule à l'envers...
