"Ad sinistram enim intrantibus non longe ab ostiarii cella canis ingens, catena vinctus, in pariete erat pictus superque quadrata littera scriptum CAVE CANEM. Et collegae quidem mei riserunt."
On s’est fait l’adja pour la ligne de feu avec 24 heures d'arrêt pour se lézarder. Le buffet n'est pas épatant, on becte le même singe depuis des lustres, mais on a une chouette piaule... Un péquin met à la disposition de nouzigues sa gornifle pleine de foin : on y pionce à rendre jalmince une marmotte.
La popote est installée dans une petite baraque mise à mal par une grosse marmite boche. V’là le fourbi : une vieille lourde démolie sert de tabloche avec ses bancs de fortune. La gaîté du boulal remplace le confort le plus élémentaire.
Notre cuistot est un type épatant, il sait tout faire et surtout la cuistance, toujours à se fendre la pipe. En ligne, il montera une cuisine avec rien, d'ailleurs ses mérites sont appréciés : il deviendra cuistot du franc-foignard et les os sont maousses costauds.
Aujourd'hui c'est à notre tour de monter en ligne ; voici le départ, voiturettes de pièces et de munitions chargées et les poilus équipés à la trimballe : couverture roulée dans la toile de guitoune et le mousqueton en sautoir, les cartouchières bien remplies pour l'usage externe, le bidon de pinard aussi... pour l'usage interne!
Comme le mitrailleur ne porte pas de barda... mon maître met tout ce dont il aura besoin en tranchée dans ses musettes. J’ai sur l’endosse un sac plein de vivres. Faut tenir, pas vrai ! Et nous v’là parti pour une dizaine de bornes sous la pluie, ça me pèse... On passe les 2 dernieres à traîner tout ça en culbutant dans les trous de marmites, à plat ventre dans la boue : j’ai le poil tout plein de berdouille.
Enfin on attrape l'entrée du boyau F.3 qui conduit à notre abri. Le F.3 est plein d'eau. Défense de s'asseoir, comme dirait l’autre! Les copeaux que l'on relève nous donnent les consignes, tout est prêt, la sulfateuse pointée sur son point de repère, un tireur et un chargeur prennent la garde pour deux plombes et nous allons dans un autre trou pour y dormir comme un sabot.
Voici le crépu et l'homme de jus se pointe avec sa peau de mouton et son inséparable museau de cochon dans une boîte en fer : les corvées de jus et de soupe partent de loin et le friscot ce matin rousse fort. Vu comme il est attifé mon maître l'a surnommé « Le Planteur » et les Esquimaux ne sont pas fagotés d'une façon plus bidonnante. Sa tête emmaillotée dans le passe-montagne est couverte du casque; le nez et les pommettes sont en feu ; une bonne bouffarde braquée dans sa mâchoire lui réchauffe le museau.
Jamais personne ne grogne pour les corvées de jus, mais pour le pinard, c'est bien mieux encore : tout le monde est volontaire. Il en part bien quelques quarts à gauche en route dans le gosier du poilu qui débitera ses fagots comme quoi il a dévissé dans les boyaux.
Et puis c’est la relève! Il n'en faut pas plus pour que tout le monde mette le nez dehors. Ça va être une semaine sans que les marmites vous obligent à vous terrer fissa au fond d'un trou ou qu’un avion boche passe et qu'on doive se hâter de se planquer pour éviter les pastilles que cet oiseau pourrait nous lâcher. Cette fois on a eu de la veine, ça se passe pas toujours sans casse : des marmites sifflent et éclatent autour de vous mais ça ne vaut pas l'orchestre à Bobino.
